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Les controverses de Noël, un procès d’adaptation, de privatisation et d’uniformisation

Auteur : Herve VINCENT

Les controverses  de Noël, Un procès d’adaptation, de privatisation et d’uniformisation
Exemple typique pour étudier la théorie du don, la Noël suscite bien de controverses. Ces effervescences sont liées non seulement à des chocs culturels et à une chronologie douteuse, mais aussi dans les adaptations, la privatisation et l’uniformisation des pratiques. Pourtant, elle ne cesse de s’étendre sur toute la planète par le biais du système capitaliste en étant une véritable scène de la consommation.


Base de la société, la famille offre un intérêt certain à l’anthropo-sociologie et est au centre de la fête de Noël par le biais du couple enfant/adulte ou parent. Il est donné d’y voir l’opposition de deux mondes : celui d’illusion des parents qui savent être dans le mensonge et celui désillusion des enfants. Le passage des uns à la rencontre des autres pour la perpétuation d’une tradition : une initiation. Cependant, dans Le Père Noël supplicié, Claude Lévi-Strauss (1952) n’y voit pas seulement une opposition entre initiés et non-initiés, mais une opposition plus profonde concernant les rites initiatiques entre le monde des vivants et celui des morts. De même, Noël offre le terrain d’une vaste étude plus profonde au-delà des guirlandes et des sapins de Noël. C’est, comme le fait remarquer Martyne Perrot (2000 : p.133), un modèle parfait pour comprendre la théorie du don de Marcel Mauss. Pour ce dernier, le don et le contre-don est une forme de contrat social basé sur la réciprocité, pour appartenir à une société. Mais le don/ contre-don a aussi une logique économique qui n’est pas basée seulement sur l’utilitarisme, c’est-à-dire que le don est aussi dans les échanges dits ‘’purement’’ économiques. En effet, à travers Noël, il est possible de comprendre cette théorie. À Noël, chacun doit s’efforcer d’offrir des cadeaux, C’est ‘’ l’obligation de donner et de recevoir’’. Dépassant ce stade, on a la quiétude d'intégrer la famille. De surcroît au corps social, puisque l’échange des cadeaux est devenu monnaie courante entre des gens même à peine bien connus les uns des autres, particulièrement sur les réseaux sociaux.


Donner et recevoir des cadeaux ou quoi que ce soit d’équivalent pose certainement problème, surtout pour les personnes qui se sentent obligées et n’ont même pas les moyens. Par contre, cela peut paraître jouissif et réconfortant pour celles qui n’y voient qu’une normalité. Mais, le problème est de laisser indéterminé le sens profond de ce rituel annuel. Autrement dit, laisser l’essentiel pour des détails. En effet, s’agit-il d’un consumérisme extrême dans une course matérielle pour s’acheter l’affection des autres ? Faut-il jouer le désintéressé pour couvrir en fait ses manques face à un rituel répétitif ? Ou cette occasion est-elle la seule pour se faire aimer ou témoigner son amour pour les autres ? Ce sont autant de préoccupations qui méritent une réflexion plus profonde.


Origine de la Noël


Chaque aspect de la fête est adapté, privatisé et tend vers l’uniformité. En effet, le christianisme primitif ignore la célébration de la Noël. Dans la première moitié du IIIe siècle, le philosophe alexandrin Origène refuse encore que soit posée la question de la date de naissance du Christ. Reprenant la prophétie de Michée, Mathieu et Jean localisent la naissance du Messie sans en donner la date. Par contre, le récit sur les bergers veillant la nuit, en plein air, leurs troupeaux laissent penser à une nuit printanière. Toutefois, plusieurs dates sont attribuées à la naissance du Christ et remontent au IIe siècle. Pour Clément d’Alexandrie, entre autres, la naissance du Christ eut lieu le 18 novembre. D’autres lui succédant la situent entre les mois de mars et de mai. Le 6 janvier lui est attribué par les gnostiques pour la faire correspondre aux épiphanies de Dionysos et d’Osiris-deux divinités de la végétation qui, comme le Christ, meurent et ressuscitent et à la sortie du soleil dans la constellation de la Vierge, moment important pour les astrologues de l’Antiquité. Le 6 janvier fut également retenu pour célébrer l’anniversaire de baptême du Christ dans le Jourdain. Par ailleurs,dans le monde chrétien oriental et orthodoxe, le 6 janvier demeure la date traditionnelle pour fêter la Nativité et l’Épiphanie (Fête de la manifestation de Jésus aux Mages, également appelée jour ou fête des Rois). Cette ville a vu le jour en Orient entre les années 120 et 140. Par conséquent, pour concilier les traditions occidentale et orientale, Rome sépare les épisodes de la Nativité et de l’Épiphanie, au milieu du VIe siècle. À l’inverse, l’Occident se rallie rapidement à la date du 25 décembre.  


Il est de bon augure de rappeler une panoplie de fêtes célébrées dans cette période afin de préciser cet aspect d’adaptation et de privatisation. C’est le cas, par exemple, de la Saint Martin, pour l’entrée en période froide célébrée le 11 novembre ; Saint-Eloi, protecteur des chevaux et patrons des orfèvres, le 1er décembre ; Sainte Catherine, célébrée le 25 décembre où, selon la tradition, elle dépose des cadeaux destinés aux enfants ; Sainte Barbe pour le cycle de la végétation, le 4 décembre ; Saint Nicolas, bientôt Père Noel, parfois confondu au dernier personnage ; Sainte Lucie, célébrée le 13 décembre, fête au cours de laquelle des filles vêtues de longues chemises de nuit blanches et coiffées de couronne ornée de plusieurs bougies allumées. Nous devons signaler ici qu’il s’agit d’un choix bien calculé, le fait de célébrer la fête en cette date. Cela implique, entre autres choses, que l’Occident n’est pas l’Orient et que la Chrétienté occidentale d’alors était puissante. D’ailleurs, entre l’Etat et l’Eglise il n’y avait pas une frontière réelle. Il est évident que certaines pratiques adaptées et modernisées sont encore présentes dans la Noel.

Une extension sans précédent de l’universalisation de la fête de Noël


La création du personnage de Père Noël est récente bien qu’elle soit constituée de mythes et de traditions anciens d’origines diverses. Inventé en 1822 aux Etats-Unis par le pasteur luthérien Clément Clarke Moore, le Père Noël s’est répandu dans le monde entier. Extension attribuée à l’influence et au prestige des Etats-Unis. Les autorités chrétiennes ont tenté de s’opposer à cette extension du Père Noël qui, à leurs yeux, évoque une paganisation de la fête de la Nativité dès les années 1950. Mais, elles sont prises, malgré elles, dans le courant. Un extrait de commentaire de Claude Lévi-Strauss publié dans le journal de France-Soir, Dijon, le 24 décembre 1951, rapporte : « Le père Noël a été pendu aux grilles de la Cathédrale de Dijon et brûlé publiquement sur le parvis… Elle avait été décidée avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s’y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande(…)». Mais, le communiqué qui a été publié à l’issue de l’exécution [acte symbolique] mentionne : «Représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse désireux de lutter contre le mensonge, 250 enfants, groupés devant la porte principale de la cathédrale de Dijon ont brûlé le Père Noël. Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique(…). Pour nous, chrétiens, la fête de Noël doit rester la fête anniversaire du Sauveur ». Les autorités religieuses se sont non seulement appropriées de la Noël mais tendent à l’unifier en la réglementant.


Le sapin et l’esprit de Noël


Comme le lierre et le houx, demeurés verts au cours de la saison froide et annonçant le retour de Dionysos, le sapin vert a été à l’origine la persistance de la vie. Les premières mentions de sapins de noël remontent en Alsace, au début du XVIIe siècle, en 1604. Aux lendemains de la guerre de 1870 et la popularité de tout ce qui rappelle l’Alsace perdue, la coutume se généralise avec un peu de réticence, bien entendu, particulièrement en Italie et en Espagne, pays traditionnellement catholiques.


Cette généralisation du sapin dans la célébration de la fête de noël et la Noël elle-même sont étroitement liées à l’industrialisation de grande échelle que connaît l’Angleterre. Ce processus s’accompagne d’une vulgarisation d’un certain esprit de Noel . Le conteur le plus célèbre est Charles Dickens. Il publie en 1843 Christmas Carol où il offre un modèle élogieux où la famille des Cratchit dont les membres, décrit-il, « sont pauvres, n’ont rien de remarquable, mais sont heureux d’être ensemble ». Ce bonheur trouve l’occasion d’une mise en scène privilégiée à Noël. Pour M. Perrot, « c’est dans cet esprit fait de compassion et de charité que la bourgeoisie se soucie du sort de la classe ouvrière, mais encore davantage de la révolte que ses conditions de vie pourraient provoquer. L’enfant pauvre et l’orphelin est l’un des grands sujets d’intérêt des hygiénistes et des réformateurs. Noël apparaît alors comme un moment de moralisation opportun. »


Noël en Haïti et consommation


Reprenant Lévi-Strauss (1952) et en lien avec la consommation, Richard Ladwein et Éric Rémy (2014 : p. 233), dans Sacré Noël, déclarent que « Noël c’est avant tout la mise en œuvre d’un gigantesque potlatch ». De manière plus simple, un espace de don contre don. «Vous recevez, vous rendez ou donnez pour recevoir. Même si les cadeaux ne sont pas les mêmes, ils se valent plus ou moins. C’est exactement le cas des transactions et activités liées à la fête de Noël en Haïti.


En Haïti, cette période est synonyme de transfert d’argents (ti tchotcho) de la diaspora haïtienne, d’étrennes dont la plupart sont spécifiées à l’avance et de bons moments pour toutes les sphères d’activités. Certaines écoles (primaires surtout) réclament des contributions pour l’achat des cadeaux, les plateformes musicales réalisent des tournées, des radios et télévisions organisent des concours de chants de Noël, les entreprises offrent des bonus, les églises perçoivent plus d’offrandes, les magasins sont vidés, galas, banquets, concerts, clinique Noël, marché Noël, spéciales Noël. Peu importe l' activité, ajoutez Noël et le marketing est déjà fait.


Il arrive qu’on entende des gens dire : « Les traditions se perdent…Noël n’est plus en Haïti ». Ces gens font souvent références soit aux souvenirs lointains de leur plus jeune âge, soit parce qu’ils sont restés dans le monde fictif qui leur a été construit. La psychanalyste Dominique Tourès-Gobert (2006 : p. 30) en ce sens, proposé, dans Le Père Noël toujours, trois catégories d’enfants : « Pour certains enfants ayant cru ‘’dur comme fer’’ au père Noël, le temps de la désillusion peut être aussi celui d’une certaine suspicion envers la parole de leurs parents. Pour d’autres, la satisfaction de faire partie des initiés amenuise l’amertume de la désillusion. D’autres encore ne sont jamais vraiment entrés dans l’illusion du Père Noël et protègent leurs parents[en leur laissant penser qu’ils y croient] ». Ces gens peuvent relever de la première ou de la deuxième catégorie.


Cependant, partout et ailleurs et ceci pendant longtemps la question des traditions perdues se posait déjà. En Europe, par exemple, on la trouve dès le milieu du XIXe siècle dans la presse féminine bourgeoise, comme Le Journal des jeunes filles en 1851 qui déplore déjà que «les Français ne savent plus fêter Noël ». En réalité, ce n’est pas le changement qui importe dans la mesure où les conditions matérielles d’existence et le cadre socio-économique sont favorables. Néanmoins, le changement s’opère et ce n’est pas sans rapport avec le procès d’adaptation.En dernier lieu, il faut constater que la consommation domine sur la raison avouée de la célébration de Noël. D’ailleurs, le Christ lui-même est mis en compétition avec le Père Noël. La majeure partie des chants de noël est adressée au Père Noël (Tonton noël). Par ailleurs, certains accessoires sont mis en avant de la scène. Le chanteur haïtien qualifié de Père Noël haïtien, Benjamin Lionel, par exemple, interprète l’arbre de Noël : « Se mwen abdenwèl ki pou fè n wè nou bèl ». D’autres compositeurs traitent l’évènement à travers l’esprit de Noël. Bref, le but avoué de la fête ne se situe qu’à la partie superficielle, même s’il s’avère que tout autour de la fête subit une sacralisation en lien à la privatisation et à l’uniformisation.


Somme toute, Noël est un moyen de parvenir à des fins égoïstes liées au système-monde moderne: privatisation de la nature et de l’environnement de l’homme pour en tirer profit. Dans les relations horizontales aussi bien que dans celles verticales, il y a un profit. L’homme n’est pas seulement un être de nécessité, mais aussi un être d’aspiration. Donc, en participant à l’évènement, qu’il sait être controversé ou non, s’offre l’occasion de combler des manques : amour, reconnaissance, pardon, partage, réconciliation, paix, étrennes, etc. Véritable occasion de donner et de recevoir. Par ailleurs, la vitesse avec laquelle se propage la fête de Noël est semblable à celle du capitalisme parce qu’ils sont étroitement liés. Ils peuvent rencontrer des obstacles, moment de crise pour le capitalisme et critiques pour la Noël, mais ils continuent leur course. En conséquence, Noël avec les admirations qu’elle génère n’arrêtera sa course qu’avec celle du capitalisme. Comme l’avait proposé Marx (1848 : p.208), « prolétaires de tous les pays, unissez-vous.», il faut une prise de conscience pour changer l’équation en réglant au moins le problème de l’équité dans la répartition des moyens de production. Ainsi, seront-ils substitués aux 365 jours de l’année les sentiments et pratiques constatés au cours d’une période d’un mois près. Alors, de manière plus pratique, s’accomplira la concrétisation de l’aspiration de l’homme en manque. Nombreux se demandent à quand cette révolution de faits. Loin d’ignorer l’aspect conflictuel de l’évolution des groupes et des sociétés, la seule considération des jours ordinaires en une nuit de Noël ne procure-t-elle pas bien de bonheurs ?

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