Back to Posts

Jusqu’à quand ?

Auteur: Denis Douvens Castelly

Jusqu’à quand ?

Autrefois, des quartiers spécifiques figuraient sur la liste des zones de non-droit en Haïti. Pratiquement mises à l'écart, on ne voulait plus emprunter les chemins qui y mènent afin d'éviter toute situation malheureuse pouvant marquer négativement toute une existence ou tout simplement mettre en péril sa vie. Pourtant, aujourd'hui, la situation dégénère à un point tel qu'on peut même se demander si la perle des Antilles est devenue un pays de non droit. En effet, la peur s'est installée partout dans le pays. L'insécurité provoque une panique généralisée.  Enlèvement, viol, vol, assassinat, tout cela fait partie de la réalité de l'Haïtien au quotidien et ce, même dans les quartiers considérés il y a pas trop longtemps, comme calmes et sécurisés. Dans les stations-service, au marché, au supermarché, au boulot, à l'école,  dans les rues, même à la maison,  tout le monde est sous pression.

Le moindre bruit fait sursauter, la vue d'une ombre derrière soi suffit pour déclencher le tournoi des meilleurs coureurs de l'année.

Presque tous les jours, les nouvellistes redoutent des informations relatives à de nouveaux drames, les âmes sensibles refusent tout bonnement de s'informer, la peur d'apprendre un nouvel acte crapuleux perpétré parfois dans la voie qu'elles empruntent tous les jours. N'est-ce pas ce qui fait l'essentiel de l'actualité?

L’Haïtien vit maintenant dans l’incertitude et la peur au quotidien,  une peur qui s’avère d’autant plus redoutable qu’elle développe une très grande méfiance, une grande insécurité et une anxiété dans un état émotionnel de stress permanent.

Vivre en Haïti dans ces conditions est devenu un lourd fardeau, une croix difficile à porter.

Les témoignages recueillis par les médias en disent long sur l'état d'esprit des citoyens.

Dans un micro-trottoir réalisé récemment par l’équipe de Entretien  2000 autour du problème de sécurité en Haïti, un interviewé, visiblement découragé, affirme: « Mwen prefere yon poto limyè nan Etazini pase m rete viv an Ayiti ».

Une déclaration, un cri de désespoir montrant à quel point les gens souffrent.

Leur frustration s'accentue en voyant fréquemment des juges réclamer justice et des policiers se plaindre d'un problème de sécurité. Leur frustration s'accentue encore plus quand des autorités placées pour définir une politique efficace pouvant assurer la sécurité des vies et des biens décident d'opter pour la mirobolante et courageuse décision du siècle, celle d'exprimer seulement leur indignation dans des tweets, ensuite ? On attend la suite.

Il faut remarquer que leur exemple est suivi par plus d'un. Après chaque drame, des textes, images, vidéos contenant l'expression de colère, de découragement, de tristesse sont publiés sur les réseaux sociaux. Est-ce une mauvaise chose?  Loin de là. Il est tout à fait normal d'utiliser ces canaux pour dénoncer l'incompétence des autorités, exprimer son ras-le-bol face au contexte lugubre actuel, exprimer le choc subi en faisant de macabres découvertes presque chaque jour mais et après?  Souvent, cette fougue sur les réseaux sociaux après chaque drame s'atténue quelques jours après, laissant parfois la place à la motivation de partager un nouveau "zen". On veut faire une révolution 2.0 mais on refuse de poser des actions concrètes. On publie sa colère, on dit qu'on en a marre dans le virtuel alors que dans le réel on vit comme si de rien n’était, bien queapeuré, partant du principe : « a lafen pito se yo se pa mwen ». De là, d'aucuns prennent des dispositions pour se protéger comme circuler à bord de véhicules blindés, éviter de sortir seuls, histoire de ne pas se faire prendre, éviter de ne pas emprunter des raccourcis, limiter ses parcours ou même éviter tout simplement de sortir.

Pendant ce temps le sang coule, le nombre de victimes s'accroît, la misère ne fuit pas, l'impunité, l'injustice minent notre société.

L’Haïtien peut-il  continuer à s'apitoyer sur son sort et mourir à petit feu sans réagir ?

Les rapports sur la situation devraient nous pousser à répondre rapidement.

Considérons les derniers chiffres rapportés par Mme Helen Meagher La Lime, représentante spéciale du Secrétaire Général de l’ONU en Haïti au sujet de l’insécurité dans le pays :

En seulement cinq mois,

616 victimes d’homicide ont été enregistrées, le nombre d’enlèvements,  d’assassinats a augmenté considérablement.  L'insécurité restera-t-elle le cadet de nos soucis ?

Combien de victimes faudra-t-il encore compter avant de dire stop ?

Peut-on continuer à  s'enliser ?

Nous  sommes arrivés là parce que nous avions  refusé d'éradiquer l'histoire de zones de non-droit dans le pays en permettant à tous les citoyens de tous les quartiers de jouir pleinement de leurs droits. Nous  sommes arrivés là  parce que nous avions pendant longtemps toléré les dérives du fait que nos quartiers restaient parmi les plus sûrs du pays. Ne répétons plus les mêmes erreurs. Alors que nous sommes tous exposés, il est venu le temps de réfléchir afin de choisir définitivement la voie du changement. La situation est alarmante mais elle vient aussi avec son lot d'opportunités. Alors que tout le monde, de classes, de croyances différentes est touché, il est temps de dire que cela ne sert à rien de continuer à participer dans la destruction du pays soit par ses actions soit par son silence.

Profitons de ce moment pour bannir l'incompétence, pour répondre aux devoirs patriotiques. À tous les niveaux chacun assume ses responsabilités. Fini les excuses débiles à chaque fois. Que le principe soit l'homme ou la femme qu'il faut à la place qu'il faut. En ces temps de crise, dans l'espoir d'un avenir meilleur, tout en apportant sa contribution pour une nouvelle Haïti,  que chacun se souvienne qu'aucun super héros ne viendra délivrer le pays. Nous devons tous agir en nous rappelant de cette déclaration d’Ernesto Che Guevara :

« Les libérateurs n’existent pas, le peuple se libère lui-même ».

Read Next

Le journalisme entre principes et derives