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Haïti, symbole de liberté et de mauvaise gouvernance

Auteur: Denis Douvens Castelly

Haïti, symbole de liberté et de mauvaise gouvernance

Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance faisant d'elle la première république noire du monde et le deuxième pays indépendant de l'Amérique. Cette révolution a énormément impacté le monde. C’est la révolution la plus totale de l’histoire. Ce jour-là, le général Dessalines a terminé son discours par ces propos : "Jurons de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays. Plutôt mourir que d’être esclave !"

Ces mots traduisent parfaitement les grands sacrifices consentis par nos ancêtres, des actes héroïques de ces grands hommes pour donner naissance à cette nouvelle nation. Venus de loin pour être réduits en esclavage, humiliés par des colons avides, sans pitié, nos pères ont pu trouver le courage de s’unir pour une même cause qu’est la liberté, refusant que les générations futures subissent le même sort.

Nombreux sont les manuels d’histoire qui ont été rédigés pour expliquer le passé glorieux de nos aïeux, pour essayer de transcrire l’esprit d’unité et de vivre ensemble aux nouvelles générations. Mais, après tant d’années, le peuple haïtien, semblerait-il, n’a jamais été influencé ou convaincu par sa propre histoire ! Cela a commencé même très tôt. Après l’indépendance ont surgi de sanglantes guerres civiles, des assassinats, des luttes pour accaparer le pouvoir, de sérieux problèmes de gouvernance. Cette réalité a poussé certains observateurs avisés à affirmer : "1804, Saint-Domingue n’est plus, Haïti n'est pas encore .Ont-ils eu raison de le dire ?

Après 1804 la perle des Antilles n'a malheureusement été capable d’offrir que des tragédies. Dès 1806 le père fondateur de la nouvelle nation est assassiné. S'en suivent des luttes acharnées pour le pouvoir aboutissant à la scission du pays avec d'une part la république modérée de Pétion, au Sud, et de l'autre le royaume autocratique du roi Christophe.

En 1820, le pays retrouve l’unité sous la présidence de Jean-Pierre Boyer. Ce dernier impose une discipline de fer pour payer à la France la dette de l’indépendance. Une somme exorbitante de 150 millions de francs or. Une fortune qui équivaudrait actuellement à 21.700 millions de dollars, 44 budgets totaux du pays de nos jours. Cette décision a replongé le pays dans une extrême pauvreté.

De 1806 à 1843 Haïti est devenue un pays invisible avec une masse qui souffre et une "élite" qui jouit. Sa descente aux enfers prend de la vitesse après la déroute de Boyer. D'anciens militaires mulâtres décident de s’emparer à leur tour du pouvoir. La bourgeoisie mulâtre reconstitue à son profit un régime de plantations et s'enrichit de l'exportation du café en imposant au paysan un régime de travail forcé qui aurait rappelé l'esclavage. Ce nouvel ordre social est cependant bousculé par les paysans en armes du nord de l'île, les « Cacos », qui entretiennent l'agitation.

La république d'Haïti sombre alors dans une instabilité sanglante dont elle n'est pas encore sortie. Celle d'alors a favorisé l’arrivé des américains pour une première fois (1915 - 1934), une autre page dans l’histoire de ce peuple qui cherche toujours à s’identifier et se réorganiser.

Le 28 juillet 1915 les américains débarquent. Ils parviennent à pacifier les campagnes. Les occupants n’ont pas osé réinstaurer l’esclavage, néanmoins ont imposé le travail forcé pour les travaux publics. Ils ont beaucoup tué. Cela n'a pas été facile d’éteindre les feux de la résistance. Puisque la présence américaine a été vite très mal vue et dénoncée par les intellectuels d’abord, par toute la société haïtienne jalouse de son indépendance ensuite, l'occupation s'est arrêtée beaucoup plus rapidement que ce que l'on pourrait imaginer. Les Etats-Unis rendent le pouvoir à la bourgeoisie mulâtresse qui fera connaître au pays une brève et très relative période prospère.

Entre instabilité politique et dictature.

De dictature en dictature, de promesses en trahisons, se sont ajoutées les mésaventures et les années terrifiantes. À partir de 1957 un nouveau règne s'est installé: Le régime des Duvalier. Trente ans de règne d’une main de fer avec l’aide des tontons macoutes qui semaient la terreur sur leur passage. Leur cruauté leur a valu le surnom " vampires des Caraïbes"

Toute l’existence de ce peuple se résume à une seule réalité : Crier " vivre" en pensant qu'un génie s'imposera et sera leur source de survie, pour ensuite crier " à bas." Une triste réalité.

Le 7 février 1986 marque la chute du régime Duvaliériste. Après une nouvelle période de troubles, marquée par plusieurs coups d’État militaires, une nouvelle figure charismatique apparaît : Jean Bertrand Aristide, le prêtre, qui devient président en 1991. Quelques mois après son élection il est contraint de prendre l'exil pour ensuite revenir terminer son mandat de 1994 à 1996. Durant son absence, le pays subit le choc d'un embargo. Réélu en 2000, il est chassé du pouvoir en 2004. Très populaire, il est pour certains observateurs une grande déception. Il n’a pas été à la hauteur des attentes qu’il a soulevées. Il s’est appuyé sur les «chimè», des bandes armées assez comparables aux "tontons macoutes". Il n’a pu apporter aucune solution aux maux qui rongeaient le pays, de plus en plus gangrené par la corruption et dépendant de l’aide internationale, alors qu'il en avait la possibilité. Paradoxalement, l’année 2004 qui devait marquer la date des commémorations du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, a été marquée par de violentes manifestations.

Aristide part le 29 février laissant place à un gouvernement de transition qui organise des élections suite auxquelles  René Garcia Préval est arrivé au pouvoir pour une seconde fois. Préval prête serment le 14 mai 2006 dans un pays où s'est installée une force étrangère, la MINUSTAH, où les problèmes domestiques (emploi, santé, éducation, sécurité et logement) persistaient avec la même acuité et urgence. Contrairement aux présidents qui l’ont précédé au pouvoir, Préval n’avait nullement l’étoffe d’un dictateur. Il n’avait pas non plus la personnalité d’un grand leader et c’est ce qui est à l’origine du laisser-aller qui a conduit le pays sur de très mauvaise pentes , des crises aigues dont une accélération de la misère due à l’augmentation des prix des denrées agricoles qui a abouti au printemps de l’année 2008 aux émeutes de la faim .

La malédiction n’a pas cessé.

En 2010 Haïti était classée 22ème pays le plus pauvre du monde. L’arrivée au pouvoir de Joseph Michel Martelly et de son protégé Jovenel Moïse n’a rien changé. Le cas de la première république noire ne cesse de s’aggraver. Chômage, banditisme, manifestations violentes sont devenus monnaie courante. Les résultats, ces dernières années, prouvent que rarement le pays n'a été dirigé par une telle brochette d’incompétents. Très récemment, un rapport des Nations Unies lançait un cri d’alarme : 3,7 millions d’Haïtiens risquent la famine. De ce nombre, un million risque de bientôt mourir de faim, sur une population totale de 11 millions de personnes.

La situation en Haïti devient de plus en plus grave alors même qu'il y a des opportunités. Hélas, Haïti est le quatrième pire pays au monde en ce qui concerne la distribution des richesses. Les chiffres datent de 2012. Haïti pourrait bien être, en 2021, à la tête de ce classement peu flatteur.

Mais où est passé cet esprit d’unité qui a permis à ce peuple de former la première république noire libre et fière de toute l’histoire ?

Les gouvernements se succèdent mais n'apportent rien. Haïti souffre, le peuple haïtien souffre. Il ressasse son histoire, rappelle à qui veut l'entendre l'exploit de ses ancêtres, sans aucun espoir d'un avenir meilleur. Est-ce ainsi qu'on fera honneur à ces valeureux guerriers qui ont lutté pour la liberté, le respect des droits fondamentaux ? Les conditions extrêmes que nous vivons aujourd'hui nous incitent à changer de paradigme. C'est le moment idéal pour que chaque haïtien prenne conscience et décide d'apporter sa pierre à la construction d'un pays qui ne l'est plus que de nom mais un pays où il fait bon vivre. La concrétisation de ce grand rêve tant chéri le 1er janvier 1804 par les héros de l’indépendance, par un peuple qui s'est donné corps et âme dans une lutte juste, devient notre grande mission. N'est-il pas temps de chasser cette malédiction qui nous empêche de progresser ?

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