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Haïti entre impunité et culture de la corruption

Auteur : Jephte Pascal Junior ESTIVERNE

Haïti entre impunité et culture de la corruption

Si l'impunité s'est taillé une place de choix dans le système judiciaire, le souillant de fond en comble jusqu'à pervertir les autres couches sociétales, on ne saurait s'empêcher de pointer du doigt l'un des facteurs majeurs qui s'y fraye un chemin. Place à la sculpture clandestine de notre  malheur.

Régnant bras dessus bras dessous, corruption et impunité ne se lâchent guère et déplaisent à plus d'un tout en faisant les beaux jours d'une inflexible minorité. Le dicton "Le malheur de l'un fait le bonheur des autres" aurait plus de sens s'il était affiché sur tous les immeubles abritant les entités gouvernementales. Hauts gradés en costards, tirés à quatre épingles, honnêtes hommes à notre vu et à notre su, pilleurs de caisse à notre insu. Ils portent des masques. Les clés d'une nation qui renaît en toute allégresse après avoir chassé l'étranger de son territoire sont remises, depuis plus d'un siècle, à ce qui ne sont même pas dignes de tenir l'éponge. Pour en venir au fait, un flashback nous aiderait à y voir plus clair.

Du 20 mars 1903 au 25 Décembre 1904, sous l'administration de Nord Alexis, le célèbre procès de consolidation  avait puni l'administration publique, d'anciens ministres et directeurs de banques sont condamnés aux travaux forcés pour plusieurs délits. Parmi ces condamnés Vilbrun Guillaume Sam, Tancrède Auguste et Cincinnatus Leconte étaient à l'époque des hauts fonctionnaires inculpés pour détournement de fonds empruntés pour développer le pays. Quelques temps après ce procès, on a vu ces mêmes têtes occuper le poste de président de la République à tour de rôle.  Comme si de rien était. Haitianisme et gâchis étaient  accusés déjà d'une énorme complicité. Seuls maîtres et seigneurs, les corrupteurs agissent en toute quiétude, certains de pouvoir contrôler même la loi, n'en parlons pas pour ceux qui voudraient prétendre veiller à leur application. L'argent volé ne sera même pas dépensé sur le terroir, mais placé dans les banques étrangères et dépensé comme ils le désirent. Ils ne font cas que de leur personne, dirait-on que le pouvoir est une force démoniaque qui leur engourdit l'esprit?

Cette industrie hyperactive de hyènes semble avoir vu le jour en un clic, mais nombreuses sont les raisons pouvant expliquer son apparition, si seulement il ne s'est pas toujours fait sentir. D'ailleurs, les illustres géniteurs de cette manigance ne sont pas littéralement nos ancêtres. Ça vient forcément de loin. L'avarice, la cupidité, l'envie excessive de gain de pouvoir, sont des raisons qui conduisent à la corruption. Qu'en est-il des formes qu'elle prend dans la société d'aujourd'hui? La gestion des fonds du programme PSUGO, le prélèvement d'un dollar cinquante sur tous les transferts, les marchés conclus sous table en sont, entre autres, des formes criardes que l'on prend pourtant à la légère.

Aucun contemporain ne peut dénier la dilapidation des fonds  Petrocaribe, une somme avoisinant les 4 milliards de dollars déboursée au nom de l'alphabétisation. Haïti ayant rejoint ce programme en 2006, René Garcia Préval, Michel Martelly, Jocelerme Privert ou encore Jovenel Moïse sont les chefs d'État concernés. L'argent est de plus emprunté par le Venezuela, non pas cédé, et devra être rendu par tous les moyens possibles. Et qu'est-ce qu'ils en ont fait? Pas d'hôpitaux, pas d'infrastructures ou de stades respectant les normes internationales, mais 4 milliards partis pour le point de non-retour, il y a  lieu de parler de grosse bêtise. S'ils en ont cure, ils devront se rappeler que le Venezuela doit recevoir un million de dollars tous les mois en guise de remboursement. Quand on pense à ceux qui y ont laissé leur vie...

Pendant que les grandes nations  inculpent leurs anciens chefs d'État pour cause de corruption, ce phénomène semble être la règle et non l'exception  dans notre système. Prenons le cas de Nicolas Sarkozy (Président français de 2008 à 2012) qui, au terme d'un long réquisitoire à trois voix, a été condamné à 4 ans  de prison, dont 2 ans de prison ferme pour corruption et trafic d'influence, ça reste un défi insurmontable jusque-là pour le peuple haïtien, un spectre dépossédé de la force vitale et de l'instinct indigène qu'on lui témoigne. Nombre de fois, nos politiciens n'ont rien à voir avec  l'intégrité qu'on leur accorde, ce qui pourrait être perçu comme l'essence même de la politique. Chez nous, certains d'entre eux ont  à peine l'étoffe.

Combien de hauts dignitaires  qui ont été tenus la main dans le sac en commettant des crimes odieux pour enfin filer en douce et regagner en toute quiétude leurs demeures paradisiaques? Combien d'entre eux violent ces  mêmes lois qu'ils nous imposent, à croire que les règles ne sont pas imposées ou ne doivent pas être appliquées par ceux qui les soumettent? De ce fait, on arrive au point de ne plus reconnaître le vrai du faux ou le bien du mal, vu que le bien pour l'un est le mal pour l'autre et vice-versa. Arrive t-on, tout bonnement, à affirmer que la vraie corruption puise ses forces dans le fait d'être à un rang plus élevé que d'autres, à avoir des privilèges que d'autres ne sauraient jouir, et à se pavaner comme une bête effroyable et féroce pourvue de bénédiction surnaturelle que les concurrents de la jungle ne tenteraient guère d'égratigner. Les changements ne se feront pas du jour au lendemain, mais les dilapidations de fortune réservés pour le bien public doivent commencer à délecter le mitard. Pour cela, une volte-face vulgaire ne serait pas proscrit.

En attente du réveil de la conscience collective, la situation frôle le drame. L'absence de dénonciation réside dans le fait que chacun à quelque chose à reprocher à autrui, chacun détient des secrets de l'autre qui ne doivent pas se faufiler dans les serrures des portes. Ils connaissent les corrompus, ils sont aussi en possession de preuves devant amener à les laisser moisir dans un trou ou à être enterrés vifs, mais comment oser activer les procédés judiciaires qui devraient signifier sa propre fin? Ils sont tous  mouillés de la tête au pied. Ainsi se résume la nuance entre la corruption et l'impunité, deux bêtes de cirque qui amusent la galerie autant qu'ils renouvellent leur antipathie pour une nation meurtrie. Le saut à l'aveuglette dans le gouffre devient inéluctable, la souffrance populaire n'est pas moins à plaindre que la cruauté systémique. Si l'on en croit la rumeur atmosphérique, nos bourreaux renaissent d'eux mêmes, et retrouvent le chemin des bras de Morphée même les yeux bandés, et sûrement mieux que nous.

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