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Haïti, entre criminalité et impunité systématique

Auteur : Jephte Pascal Junior ESTIVERNE


Depuis la nuit des temps, les meurtres prouvent à l'Haïtien qu'il n'est pas à l'abri même chez lui. En 2020, l'insécurité est à son climax et la justice est aussi présente que ceux qui ont pris le train pour un séjour éternel. Où iront ces actes de banditisme ou qui sera assez robuste pour les stopper?

La séquestration suivie de la mort d'Evelyne Sincère a suscité une vague de protestation partout en Haïti et même ailleurs. Les rues de Port-au-Prince ont été foulées par des milliers de citoyens mécontents, sympathisants, pancartes à la main, se joignant aux élèves du lycée Jacques Roumain pour réclamer avec rage et ferveur "justice et réparation" pour la jeune écolière. Le cas Évelyne, pleurée un peu partout dans le monde, n'est pas le premier, mais celui qui nous a poussé vers une tentative de rappel de tous ces actes ignobles et surhumains produits en Haïti surtout ceux qui sont restés impunis. On peut clairement se demander si l'impunité n'est pas le véritable fléau à évincer. On se penchera sur certains des crimes commis, ainsi pourra-t-on en tirer une conclusion.

Parler de crime en Haïti, un exercice qui nous contraint à un voyage dans le temps. Le 7 juillet 2005, le poète, diseur et journaliste Jacques Roche a été assassiné, ou du moins exécuté par ses ravisseurs. L'homme de 44 ans avait été retrouvé mort avec les bras cassés, signe évident de torture, et le corps criblé de balles. Après 4 jours passés en captivité, sa dépouille avait été retrouvée à Delmas 4. À défaut des 250 000$ réclamés, le responsable de la section culturelle de Le Nouvelliste avait baigné dans son sang. Un homme ayant sacrifié sa vie à la poésie, un homme de presse, le cadavre de Jacques Roche a pourtant fini de la plus humiliante des manières. Près de deux décennies après, force est de réclamer justice pour sa mémoire, comme il n'y en a jamais eu.

Plus récemment, Néhémie Joseph, journaliste correspondant de Radio Méga à Mirebalais, avait été abattu dans sa voiture et retrouvé mort dans la nuit du 10 Octobre 2019. C'est avec effroi que tout le monde a appris cette triste nouvelle. Deux projectiles avaient eu raison du jeune journaliste séché dans la localité nommé Bayas.

Qui pis est, son assassinat faisait suite à celui de son confrère de la RSF, Rospide Pétion qui s'était éteint dans de pareilles conditions le 10 juin 2019 à Port-au-Prince dans sa voiture. Un cadavre de plus, voyaient-ils, se permet-on de dire sachant que Néhémie avait succombé au cœur d'une lutte acharnée entre le pouvoir en place et l'opposition. On peut aussi se demander si ce genre de mémoire repose vraiment en paix?

Prenons le cas Lencie Mirville: Son corps inerte, du moins ce qu'il en restait, avait été retrouvé au Sud-est du pays quelques jours après son enlèvement. La jeune étudiante de 24 ans avait été trahie par un proche de sa famille. Torturée jusqu'à sa mort, ses ravisseurs n'avaient même pas tenu compte des 50 000 Dollars américains versés par sa famille dans l'espoir d'une éventuelle libération.

Sa disparition semble avoir quelques traits avec celle de Sébastien Petit et Nancy Dorléans dont les corps avaient été retrouvés carbonisés. Ces deux jeunes danseurs revenaient d'une séance avec Misty Jean en prélude à son concert virtuel. Hervé Bretoux avait avoué le crime, mais ce fut l'une des rares fois qu'on a vu un coupable se prononcer en sa défaveur. Le sang des victimes retrouvé dans sa voiture avait mené les enquêteurs jusqu'à lui.

Ç'aurait été un ouf de soulagement si Vladjimir Legagneur avait connu le même sort. Le jeune photojournaliste était parti réaliser un reportage à Martissant et n'est jamais revenu. La faute à qui? On n’en sait rien. Il est à ce jour porté disparu et aucune enquête ne scintille à l'horizon. On en dit qu'il a été imprudent dans cette zone de non-droit, muni de son matériel de travail contenant des photos du gang en question. On avait aussi retrouvé un chapeau que sa femme disait lui appartenir et des ossements. Pour les tests ADN prévus, en vue d'une identification, ceux-là restent inexistants à ce jour, cependant ça ne pouvait prendre que deux ou trois jours. Pourquoi? Tout est mystère sur cette terre maudite.

On ne peut parler de crime sans penser à nos derniers absents, on dirait plutôt, les morts les plus médiatisés en Haïti dans cette décennie nouvelle: le bâtonnier de l'ordre des avocats, Dorval Monferier a été la cible d'une pluie de projectiles alors qu'il regagnait son domicile dans la nuit du 28 août 2020. Chose étrange de l'histoire, le drame s'est produit à deux pas de la demeure du président de la République, un secteur qui est constamment maintenu par des agents de la PNH pour s'assurer de la sécurité du premier citoyen. Était-ce à l'heure du lunch? Avaient-ils beaucoup plus important à faire? Était-ce ainsi que devait se dérouler la scène écrite au préalable? On vous dirait tout si on savait quoi que ce soit. On est arrivé au point d'en vouloir aux plus honnêtes érudits de ces 27 750 km².

Un mois plus tard, c'était au tour de Grégory Saint-Hilaire d'y passer. L'ancien étudiant de l'ENS militait pour une chaire lorsqu'il avait reçu un plomb dans le dos de l'engin d'un agent de l'USGPN à l'enceinte même de la faculté. Un agent formé par la PNH qui tire dans le dos d'un citoyen, on aura tout vu. Il a rendu l'âme quelques heures plus tard, emportant avec lui tout l'espoir que ses modestes parents avaient fondé sur lui. Son assassin court encore les rues dans son uniforme de bandit maquillé. Le feuilleton Évelyne nous dépasse. Ce n'est pas qu'on n'a pas mis la main sur ses bourreaux mais le reste de l'histoire ne colle pas. Son petit ami criminel, Obed Joseph, a été livré à la Police par le dénommé Babekyou, lequel est un présumé bandit recherché par la même institution. De plus, on eût dit qu'il est l'un de ses hommes de main.

L'impunité est peut-être ce que l'on ne nous dit pas. Si les vrais coupables restent impunis, on ne peut parler de justice. On se questionne si la sphère judiciaire est devenue une vraie cour de théâtre. Ils y jouent le script approprié, il raconte ce que bon leur semble à qui veut l'entendre. Les présumés coupables qui passent à la télé, le sont-ils vraiment? Ne sont-ils pas des masques ou des boucliers? Doit-on avaler tout ce qu'ils racontent? Et pendant combien de temps resteront-ils enfermés?

L'incapacité ou le manque de volonté de nos dirigeants nous conduit à un phénomène qui n'est pas prêt de flancher, l'insécurité. Ils agissent comme s'il y trouvait leur intérêt. Dirait-on que c'est ce qui les tient debout. La population terrorisée, les rues risquent d'être désertes à force de ne pas vouloir s'y rendre pour se préserver d'un enlèvement. Les bévues des institutions responsables de la sécurité publique et de la justice sont payées par les gens qui enfilent leur costume de braves pour gagner hardiment leur pain.

L'impunité règne sans partage dans notre système judiciaire. L'institution policière décriée, souillée, plus en état, on devrait procéder à un chamboulement aux confins de cette dernière. De même pour les juges qui sont menés par le bout de nez par les gens qui les placent. Ceux qui refusent de coopérer n'assistent pas à un renouvellement de contrat au bout des 7 années. Arrive-t-on à dire que depuis le début, on ne fait que chercher midi à quatorze heures.

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