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Frais scolaires, montagnes russes du système éducatif haïtien

Auteur : Jepthe Pascal Junior Estiverne

Frais scolaires, montagnes russes du système éducatif haïtien

En Haïti, le système éducatif est loin de faire l'unanimité. Comme bon nombre de secteurs du pays, c'est un système en compote qui doit croiser le fer avec plusieurs défis majeurs. La tournure controversée qu'a prise l'apprentissage sur le territoire national est due à nombre de facteurs, la hausse incessante et inadmissible des frais scolaires émerge parmi les plus pertinents.

Si l'on devait énumérer les problèmes de notre système éducatif, les uns plus cruciaux que les autres, l'insoutenable hausse de la scolarité ne passerait pas à l'as. À côté des difficultés de nomination des professeurs dans les écoles nationales ou encore l'absence presque permanente de ces derniers dans les lycées, véritable calvaire pour les élèves, les coûts exorbitants dans les écoles et universités privées font débat à chaque réouverture des portes. Ceux-ci ne cessent de gagner du chemin au fil des années en dépit de la loi du sénateur Kely Cledor Bastien qui exige une durée de 4 ans avant toute éventuelle augmentation. Toutefois, celle-ci ne devrait pas grimper au-dessus de 10%. La variation des prix ces dernières années est monnaie courante.

"On nous annonce la hausse dès la fin de l'année de manière à nous préparer. Le souci c'est que le prix augmente sans que la formation subisse une amélioration, on ne voit pas à quelle fin. On est passé de 78 500 Gourdes à 120 000 Gourdes. Il n'y a pas d'augmentation de salaire pour les employés, pas d'autres avantages pour les étudiants non plus" nous raconte Samantha, étudiante finissante en médecine dans une prestigieuse université.

"En dépit du fait que c'est prévenu d'avance, cela inflige à mes parents d'atroces difficultés, ils sont obligés d'agrandir leur budget. Hors leur salaire reste le même. On est obligé de se sacrifier pour répondre aux besoins scolaires plus qu'à ceux de la famille" a-t-elle ajouté. "Je trouve anormal que le prix d'un établissement grimpe chaque année. C'est inacceptable. Au moins deux ou trois ans, mais le prix doit être fixe. De plus, ils s'appuient sur la dépréciation de la gourde pour soutenir les hausses. Je ne vois pas le rapport, le dollar américain ne devrait pas influencer nos paiements" dit-elle.

D'autres personnes ne sont sans doute pas du même avis, ceux-ci croient en l'importance de la hausse, ce qui s'avérait même primordial : "Les professeurs doivent s'entretenir, les établissements doivent implanter de nouvelles structures à cause de l'avancement de la technologie (NTI), le dollar pose beaucoup de problèmes, les livres sont produits pas les Frères de l'instruction chrétienne (FIC). Il y aussi les rénovations et une énorme inflation, les prix sont obligés d'être augmentés. L'école s'ajoute aussi à la chaîne de l'inflation" a fait savoir Ruth, linguiste et professeure de collège.

La non application de la loi promulguée de l'ancien président du Sénat profite aux détenteurs d'établissements (privés pour la plupart), mais qui payent le pot cassé? Ce ne sont autres que les dignes parents qui sont au four et au moulin afin que leur progéniture se fasse une place au soleil. "Ce n'est pas un secret pour qu'en Haïti les lois ne sont pas respectées. Tout se fait de force. Il faut reconnaître que nos dirigeants ont failli à leur mission" a tonné un parent furieux. "Étant des parents responsables, on ne fait que subir l'effet de la mauvaise gouvernance, on n'en serait pas arrivé là si l'État avait pris les choses en main" conclut-il.

"Cette histoire de frais scolaires me dépasse. Je trouve que c'est inacceptable. Comme on le sait tous, c'est dû au problème systémique qui nous talonne tous les jours" a soulevé Jaunithe, mère de famille célibataire. "Il nous arrive de n'avoir aucune réserve, tout ce qu'on gagne est dédié à l'écolage" a-t-elle lâché.

Un vrai sacrilège pour une multitude de familles devant joindre les deux bouts pour la survie de leurs rejetons.

"Il n'y a plus d'école ici. Les gérants d'établissements pensent au business de préférence. Imaginez-vous qu'on vous impose de grosses sommes à honorer du jour au lendemain sans tenir compte de notre avis. Ils ne pensent plus à l'éducation. Les rentrées se payent à 12 500 gourdes une année et à 20 000 l'année suivante. On est à bout de souffle" se plaint Natacha, mère inconsolable. "Le plus frustrant c'est qu'on paie des services dont on se charge nous-même". Au moment d'évoquer les conséquences, elle n'a pas mâché ses mots: "Avec tout ça, on s'appauvrit de plus en plus.

Cette situation n'achève pas de toucher la sensibilité de diverses couches de la société. Certaines personnes ne se revendiquent pas de ceux qui se tiennent à carreau et prennent à contrepied tous les acteurs concernés: "Je pense que l'éducation devrait être gratuite et à la portée de tous. Cela ne devrait guère être un luxe. On devrait penser à une augmentation si et seulement il en serait de même pour le salaire des parents. Ces derniers reçoivent très peu de revenus et ne protestent même pas l'ajout de milliers de gourdes annuellement. Ils se tuent à la tâche et se protestent devant l'imposition des écoles sur des frais nettement exagérés" constate une élève de terminale dans une école dite de grande renommée.

Ce dossier interpelle même les sceptiques. S'il est exacerbé par les uns, les autres en font un sujet malléable d'où l'on peut voir les bons et mauvais côtés. Le regard d'un enseignant ne saurait que nous ouvrir les yeux sur certains points à ne pas prendre à légère dans cette affaire: "Je pense que la loi de Kély Bastien a ses failles. Il est vrai qu'il tient à contrôler le fonctionnement des écoles, mais parallèlement, l’Etat ne contrôle pas les prix des produits qui ne restent pas statiques" avance un professeur d'une école congréganiste. "L'école ne fonctionne pas qu'avec les professeurs, il y le personnel de nettoyage, le staff administratif et autres, l'acquittement des parents paie leur dû. Il faut prendre en compte le matériel de travail qui est coûteux" continue-t-il. "Le problème c'est l'augmentation des prix des produits tous les jours. Tout le monde doit bouger et fonctionner et les salaires n'augmentent pas d'une gourde. Faute de quoi, ils ne répondent pas au coût de la vie. Je crois qu'il faut questionner les deux parties, sinon le problème restera bel et bien vivant dans notre quotidien" nous dit-il pour conclure.

Qu'en est-il du banc des accusés? Si la plupart d'entre eux font la sourde oreille dès qu'il s'agit d'épier le sentier de sujet délicat, l'un d'entre eux s'est pointé à la barre pour la défense: "Dans notre établissement, on n'intervient pas sur les frais scolaires tous les ans. On s'y met seulement quand les ajustements sur le salaire des professeurs sont de mise, et ceci, tout ajout se fait de concert avec les parents par le biais des réunions en leur expliquant patiemment les raisons" nous confie le directeur d'un collège. Malgré le pétrin dans lequel les parents sont fourrés, certains directeurs d'école nient complètement l'instauration d'une politique propre à détruire l'économie parentale.

Nombre de parents affirment être appauvris par ce phénomène. Parents et responsables d'école sont à cran, mais une chose est sûre, les premiers ne peuvent garder leurs poulains à la maison au risque de les priver du flux incessant de l'éducation. Somme toute, les différents acteurs concernés doivent jouer leur partition s'ils espèrent trouver un terrain d'entente et que le sort de chacun soit allégé.

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