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A quel point en sommes-nous???

Auteur: Joame Baptisne

Tout ce que j'ai appris à l'école, c'est que j'étais là pour apprendre. Ma société entière croit fortement à cette théorie qui suppose que l'école est la base de tout. Depuis les cours de chants de la maternelle jusqu'à la biologie, les maths, la physique, chimie, langues, j’ai eu droit à un cursus de diversité maximale. “Ne rien ignorer sans tout savoir”, disaient certains profs. Phrase supposant une marge de tolérance, n'est-ce pas? Mais dans le fond on a quoi? Une balance bien branlante.

Mes heures de littérature étrangère s'allongent en éloges tandis que les lettres haïtiennes ne reçoivent que critiques et “aurait pu”. Mes livres d'histoires sont écrits par ceux-là même qui ont saigné mon passé. Mes profs me demandent de penser par moi-même mais quand la question est en dehors de ces bouquins taillés de toute pièce, quand la question fait appel à leurs consciences hypnotisées, ils disent tous que c’est de l'insolence. Comme quoi ma liberté est barricadée entre les murs de principes édictés par ceux-là même qui m'ont fait esclave, jadis.

“Exprime-toi!”, me disent-ils. Alors je laisse sortir mes pensées, je parle, je me laisse mener par mes mots. Avant que je ne termine ma phrase, ils m'arrêtent. “Exprime-toi!” répètent-ils. Je recommence. Encore une fois ils me coupent la parole. “Exprime-toi, mais en français. Sinon tu auras une bonne raclée!”

Alors là, il est clair que ce qui importe, ce n'est pas ce que je dis, mais le choix d'une langue empruntée. Vas savoir d'où nous vient ce penchant pour la forme sans rien consulter dans le fond. Par peur de cette raclée que je sais être plus qu'une menace en l'air, je convertis platement mes pensées créoles. Qu'est-ce qui en reste, en fait? Je ravale mon créole, ma frustration s'accumule, et je convertis sur commande toutes mes réflexions. Que veux-tu? Il faut que j'aie une bonne note. Peu importe ce que je dis, pourvu que je parle français.

Pourtant ils m'enseignent l'origine du créole, cette langue qui est mienne. Ils me donnent toutes les raisons de l'adopter mais en même temps m'interdisent de le faire.

À bien y voir, ceux qui nous forgent la mentalité n'ont aucun intérêt à nous voir ouvrir les yeux sur notre identité. C'est bien à cause de ça qu'ils nous ont perdus la dernière fois. Alors s'il faut nous tenir en laisse, le meilleur moyen est de fermer la brèche qui nous a permis de nous envoler avant. Belle avancée!

À quel point en sommes-nous?  Je ne peux utiliser ma langue maternelle en salle de classe par peur de punitions. Par contre si je lâche des mots d’une quelconque langue morte ou vivante que l’on parle à dix milles lieux de chez moi, j’ai des mots de félicitations. Nous nous soumettons “fièrement” à cette colonisation. Nous jouons de la forme, cherchons nos airs et nos “r”, et nous en oublions qui nous sommes vraiment.

À quel point en sommes-nous? Nos universitaires n'arrivent pas à lire clairement une phrase créole. Parler créole attire des regards dédaigneux, comme si c’était l’étiquette même d’une infériorité sociale. De qui nous vient ce réflexe de rejet envers ce qui nous est propre? C’est à parier que si ce texte était en créole, il n'aurait pas de lecteur.

À quel point en sommes-nous? Nous ne pouvons pas le savoir, puisque nous ne sommes même pas nous-mêmes.

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